Synopsis

Une grande ville, la nuit. Il pleut.

Sans Nom est debout devant nous et cherche frénétiquement à s'adresser à quelqu'un dans le public, une femme, à qui il voudrait raconter son histoire. Depuis combien de temps est-il là, à parler? Il est en sueur, harassé dans ce combat avec lui-même. L'histoire a du mal à se frayer un passage en lui, à travers cette masse de mots qui semble peser si lourd sur ses épaules. Et puis tout à coup, c'est là...

C'est l'histoire de sa rencontre avec une femme, une nuit, dans la rue. La Boiteuse était couchée sur le trottoir parmi des boîtes et des sacs. Elle n'arrivait plus à marcher à cause d'une jambe mal soignée. Elle l'a appelé, l'a choisi lui, le « non- mort », entre tous, pour qu'il l'emmène et lui trouve un endroit où elle puisse mourir dignement. Commence alors un voyage au bout de la nuit, au cours duquel Sans Nom tente tout d'abord la fuite, revient, propose sa chambre d'hôtel, porte cette lourde femme volubile sur son dos malgré le dégoût qu'elle lui inspire, la frappe, l'abandonne encore et revient, la traînant quelques mètres de plus. En chemin, elle lui fait le récit de sa vie difficile, de ses malheurs innombrables, de ses maladies et accidents réels ou inventés. Elle crie et ses cris sont « la mort même qui vocifère ».

Contre toute attente, le jeune homme se prend peu à peu d'affection pour elle. A l'hôtel, tandis qu'il lave patiemment le corps meurtris de la Boiteuse, improvisant ainsi un rituel rudimentaire, il se met à parler. Enfin. L'enfant dur, le petit nom mort, cent fois meurtri par la vie, soudain submergé par un flot de mots, se met à parler à la Boiteuse avec une urgence et une avidité que rien ne semble plus pouvoir arrêter.

Il se déverse tant et si bien auprès de cette femme, qu'il ne s'aperçoit pas que la mort vient de faire son ouvrage. Il parle toujours à la Boiteuse et celle-ci lui répond, mais peut-être est-ce depuis l'autre côté qu'elle continue de s'adresser à lui? C'est l'histoire d'un naufrage et d'un sauvetage. Sans Nom, l'enfant trop tôt sevré d'amour, trouvera son salut: l'humain et le vivant reviendront en lui. Grâce à cette Boiteuse, sorte de mère de substitution, il parviendra finalement à se mettre au monde une seconde fois.

Commentaires du metteur en scène

Requiem pour une cascadeuse sera la sixième mise en scène réalisée avec la Cie Aloïs Troll. Ce trajet artistique s'est fait au travers de créations de genres différents qui ont parfois surpris « notre » public: textes durs, décortiquant de manière crue nos sociétés (Greek à la grecque de S. Berkoff, La Malcastrée d'Emma Santos), travail de recherche sur les composantes artistiques intervenant dans le développement d'un langage théâtral (La chute de la Maison Usher de S. Berkoff d'après la nouvelle d'Edgrad Poe), œuvre épique (Le Marathon de C. Confortès) et enfin le théâtre musical ou l'opéra parlé ( Histoire du Soldat de C.-F. Ramuz et I. Strawinski). Ce parcours pourrait à première vue paraître hétéroclite. Néanmoins, chacune de ces créations, sous des formes différentes, interroge l'Homme sur sa place dans le monde, sur l'essence de son existence et quelle place est faite à l'individu dans sa différence, sa particularité. C'est aussi la construction d'une « patte », d'un « coup de crayon », d'une « marque de fabrique » de la compagnie Aloïs Troll, développée et affirmée dans cette diversité de répertoire, qui fait de nos créations des spectacles immédiatement reconnaissables dans leur filiation. C'est là le résultat de la complicité « naturelle » existante dans la direction de notre compagnie, à chaque fois renforcée.

La réussite et le succès de ces créations font naître la nécessité d'une certaine « mise en danger », la volonté d'une confrontation plus directe dont le seul élément de départ est artistique. Requiem pour une cascadeuse, de Manuel Antonio Pereira, nous est paru comme un projet essentiel pour la continuité de notre travail. Nous abordons donc les répétitions avec des partenaires que nous ne connaissons pas dans le travail, contrairement aux précédentes productions. Première collaboration avec Loulou et Lionel Frésard, comédienne et comédien, Stéphane Mercier, musicien, et l'auteur, également comédien et metteur en scène. Manuel Antonio Peirera n'a pas encore eu l'occasion de créer sur scène ce texte. Enthousiaste à l'idée de le voir enfin joué, il est partenaire du projet, assistera à quelques répétitions, et, bien entendu, aux premières représentations. C'est le premier spectacle où nous vivrons une confrontation directe avec l'auteur.

Requiem pour une cascadeuse, texte puissant met en scène des personnages urbains, exacerbés, s'accrochant, en dernier recours, à la dernière (ou première) fibre de leurs vies. Une poésie « trash », violente, belle parce qu'humaine, belle et glauque comme l'humanité, belle parce qu'elle exprime la vie, la mort, la naissance. Poésie de l'essentiel. Requiem pour une cascadeuse est le terreau parfait pour notre sixième création.

Cette œuvre m'impose cette mise en danger, la confrontation de mon expérience artistique avec des personnes inconnues à fortes personnalités, possédant une grande expérience. De cette rupture avec les précédentes conditions de travail « rassurantes » naîtra, j'en suis sûr, un grand spectacle, dont le parcours de travail sera un vrai chemin de vie, comme peut l'être celui de la Boiteuse et de Sans nom, personnages de ce spectacle.

Cédric Pipoz